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Je dors puis

soudain, je ne dors plus. 

Je n'étais pas là puis

soudain, je suis là.

Mes yeux fermés,  soudain,

mes yeux ouverts.

Un écran noir,

soudain, un écran blanc.

Une non-connaissance, 

soudain, la connaissance.

L'appréhension,

soudain, la compréhension.

La peur,

soudain, l'heure.

Je transite non-stop en zone "satori" ces temps derniers. Méditer passant par ne pas m'éviter,  ne pas l'éviter et léviter à tout va, l'immensité du monde et des possibles prétexte à caracoler plus insolente que le cygne noir déposant  sa défroque de canard après l'avoir religieusement repassée et pliée (1)

[délicieux souvenir que la tendre saillie de ma blonde amie aimante m'apostrophant d'un "Tu marches comme une danseuse" au terme d'une flânerie menée tambour battant dans la ville)

Si, depuis,  je vrille en danseuse et ne marche plus en canard, je tourbillonne beaucoup en balançoire, ces temps derniers.

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(photo  prise fortuitement en mouvements hier soir dans la cour intérieure enchanteresse du 24, rue Curvystrasse, Berlin)

Trois heures avant le décollage et la traversée des 7ème cieux, être une nouvelle fois réveillée  par cet étrange devenu familier "Je dors, puis, soudain, je ne dors plus, etc". L'indicible sensation d'avoir les yeux, les oreilles, coupées et pourtant d'être là plus  violemment que si parée de toutes les oreilles et les yeux du monde.

Il  fallait cet ultime clin d'oeil pour affronter la  peur irrationnelle surgie en fin de jour. Ironie de l'histoire, conjonction des circonstances -ou des élégants prétextes-, la voyageuse dans l'âme et par la procuration de ses amis n'avait posé le pied que dans un avion à terre et ne connaissait de l'excitation des aéroports que celle des halls "arrivée" où accueillir, insouciante, les amis, voyageurs du bout du monde. La peur dévorante de lâcher le contrôle, de ne pas être la cabine de pilotage, de ne pas pouvoir prendre la porte, de s'en remettre à la seule grâce et absurde du sort.

Il y avait là le sacre d'un saut de l'ange.

Nimbée de mes divers satoris, je suis allée au charbon, j'ai traversé les nuages,

Copie de berlin 030

les turbulences, les sommaires lunchs servis à bord, le couloir et les hublots étroits des classes économiques, le coude envahissant de mon voisin de palier, son after-shave mal dégrossi; surtout,  j'ai apprivoisé mes capteurs propriocepteurs hypertrophiés (mes divins, mes démons),   je n'ai pas vomi, je n'ai pas mourru et j'ai atterri.

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J'ai parcouru enchantée  les divers sas de l'escale à Franckfurt, me suis perdue en riant,

- What's the problem ? - What problem ? No problem, no matter.

me suis assoupie sur les strapontins, me suis laissée aller à une si douce rêverie que l'homme en vis-à-vis, pour avoir vu, m'a accueillie avec un  sourire tendre et amusé, j'ai fumé comme un pompier dans les smoker's boxes,  ravie du Volapük  foutraque échangé dans cette tour de Babel enfumée. Deux doigts d'allemand, deux doigts d'anglais, un doigt de français, les cinq doigts de ma nouvelle main. Ne plus avoir de langue maternelle, s'affranchir des grimoires, être la langue qui fait signe, se traduire à tu et à toi avec le monde entier.

***

Larges avenues, arbres, vert, souffle, moiteur sous la brise. Berlin me prend, m'enchâsse de "Allo" et "Tschüss" à tire-larigot. Berlin me transporte dans ses rames délicieusement kitchinettes, formica, toile plastiquée, home, sweet home. Brinquebalée, aérienne, filer dans le ciel berlinois.

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Quartier Kreutzberg. Enfilade d'immeubles hausmanniens ponctuée de sas de végétation sauvageonne. Dans les poches de vert, les affriolantes guinguettes éclosent, de bric et de broc, majestueusement bordéliques. Green, sweet green.

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Les ponts de la Spree enjambent les genres, l'histoire, les frontières, le large, le beau, le laid. Télescopage, oscillation. Nowhere, anywhere, je palpite, je me regénère.

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Je ne pense pas, je prends, je traverse. Ich glaube ich bin ein Berliner Fraü de coeur. Mon coeur de Berlin sous les côtes exulte, mon coeur de partout danse.

Les quartiers turcs. Les échoppes, les sacs de grains de café, l'odeur torréifiée envahissante Réminiscence d'un jeune homme misant ses dernières lires dans la magie des cafés latte.

Au 24, Curvystrasse, Berlin me prend plus que jamais dans les bras. A la fenêtre, un autel de photophores et de cailloux attend mes doux grigris : une fiole d'encre, une fiole d'huile essentielle de lavande, un oeil de Lucie.

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L'appartement donne sur une cour intérieure ravissante, glycines, lierre, groseilliers, massifs de persil, accacias, vieilles pierres, balançoires, bancs, fresque marine. Sous les étoiles, sur cette balançoire, sur ce banc, la puissante évidence d'écrire.

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En écho à la distance des larges avenues et rues, l'impétueuse proximité  de ces cours intérieures, dépourvues de rideaux ou de volets.  Je pense à "La vie mode d'emploi" de Georges Perec. De ma fenêtre, je vois un jeune homme  voisin torse nu penché sur son portable, je vois une jeune femme ôter sa robe, tendre seins et pubis frondeurs à la brise du soir. Nous nous sourions peut-être, nous nous savons, assurément. La perception animale d'un incessant va-et-vient entre distance et proximité, dès l'aéroport. Les Berlinois à poil sur les berges de la Spree, leur retenue naturelle dans l'échange avec l'autre, réservée, élégante, avenante mais. Frontières mouvantes entre dehors et dedans, promesses d'un mystère plus mystère encore à frôler.Tu me vois, certes, mais m'aperçois-tu ?

Dans la ronde, j'ai rejoint l'homme et la jeune femme, ma peau se laisse baigner par cette surprenante alternance de moiteur et de brise, de lumières et de contre-jour  qui découpent. Là, je m'aperçois.

Satori, vous dis-je.

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Chronique post-berlinoise #... bonus, les jours d'après

(1) "Dans mon rêve, un ange-gardien païen réparait les plumes froissées et les dazibaos déchirés, puis les épinglait avec une immense délicatesse dans l'écrin blanc d'une valise."

Mercredi 14 juillet 2010 3 14 /07 /Juil /2010 22:41
- Par myriam laffont - Publié dans : Chroniques berlinoises
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