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Voyez-vous cette ligne affolante de mâchoire, ce naseau dressé de jeune animal  impétueux ?

 

Quel était votre visage avant la naissance de vos parents ?
(koan zen)


Sans crier gare, je suis du doigt la veine proéminente de sa tempe gauche, mise en valeur par la contre-lumière.

- Cela ferait une photo intéressante, ainsi, à fleur de tempe, cette veine, ce trajet, ce sinueux, cette cassure frémissante ...
- Mais tu es train de m'objectaliser ! Serais-tu fétichiste et perverse ?
 
Sonnée par le double épithète, je trébuche et m'étale, engluée de confusion devant cet être humain doté d'un corps vivant et d'une âme sensible et d'un coeur qui bat et d'une veine à la tempe gauche qui palpite et m'intrigue et avec lequel je partage un bon magret et force réflexions sur la création et le sens de l'art.

Il  est vrai que, des êtres,  j'encense et receuille les fragments de peau, les effleurements du charnel, les lignes de force incarnées, os, muscles, veines, plis de peau, courbes et textures. Mon intérêt, ma présence se nourrissent de ces lignes de force. De la chair de ma chair, j'aime ainsi me rassasier infiniment  de la pureté d'une mâchoire, de la droiture d'un nez, d'un parfait ovale de visage, d'une finesse de poignet. Je mange du regard et me perds dans leurs paysages, ravie. Lorsque je célèbre en suivant du doigt et des mots ces lignes adorées, mes filles pouffent, excusant les drôleries d'une mère volontiers fantasque.

Surpris par les remous d'une remarque badine, l'être humain à la tempe gauche palpitante ajoute :

- Tu as un regard plasticien et beaucoup d'empathie. Objectaliser te permet de mettre une distance nécessaire ...

Regard plasticien, empathie ? Certes. Pulsion d'immersion totale, élan de perte de soi, de l'autre,  indécente, forcément indécente, forcément intrusive, dans la courbe, la ligne de force, le modelé d'un autre que soi, certes aussi. L'autre qu'il faut remettre soigneusement à sa place, chacun chez soi, un soi pour chacun.

Au sortir de ce festin de magret et de réflexions, la pluie forte gomme les aspérités du monde. Façades ruisselantes, lumières liquides, trottoirs inondés, silhouettes rapides, déluge opportun d'enceintes devenues floues de pluie et de nuit, décloisonnées, parenthèse incertaine.

Dans le répit d'une porte cochère martelée par l'averse, essuyer un visage qui ne s'appartient plus, immergé dans un ensemble sans limites.

Lundi 2 novembre 2009 1 02 /11 /Nov /2009 21:38
- Par myriam laffont - Publié dans : Chroniques
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